Jeudi, le 21 Janvier 2010

BLOGUEUSE INVITÉE : MARIE GIGNAC

Le jeudi 21 janvier 2010. Ce soir, c’est la grande première de Henri IV. Nous avons eu, mardi et mercredi, deux représentations qui sont considérées comme des avant-premières, mais pour les acteurs, la glace est déjà brisée, la rencontre avec le public a lieu et, ma foi, ça se passe plutôt bien. Nous sommes encore à fignoler des petits détails, mais, dans l’ensemble, le spectacle est prêt. C’est rare que je dis ça et ça me fait un peu peur. Superstition? Évidemment, il est toujours possible d’aller plus loin mais nous sommes arrivés à un résultat à la mesure du temps de travail qui nous était imparti. C’est peut-être la durée du spectacle qui a fait la différence : 1h40, c’est plutôt court comparé aux 2h30 de Cyrano ou des Mains Sales.

C’est un projet qui était dans l’air depuis un bon bout de temps. Au moment de le mettre en œuvre, nous avons néanmoins cherché longtemps… le bon casting, le bon décor, les bons costumes etc. J’ai beaucoup travaillé sur le texte, qui n’est pas toujours limpide;  d’abord seule, puis avec Roland Lepage, qui connaît l’italien, puis avec les acteurs. Michel Gauthier a fabriqué trois maquettes successives et Vanessa a proposé plusieurs approches différentes pour les costumes. J’avais parfois l’impression d’être dans le brouillard. Et puis, soudain, tout s’est mis en place et je pense maintenant avoir fait les bons choix. Le travail technique dans le théâtre, qui se fait les derniers jours, a été beaucoup moins complexe que ce que je craignais. Il faut dire que les concepteurs, les acteurs et les techniciens sont des vrais pros, généreux et bourrés de talent. Donc, gestation difficile mais accouchement sans douleur!

La douleur, en ce moment, elle est ailleurs. Nous avons le privilège de vivre dans un pays riche, et de pouvoir pratiquer notre art. Ce n’est pas facile, nous travaillons dur, nous manquons souvent de temps, nos ressources sont limitées, nous gagnons peu, nous sommes soumis à beaucoup de pression et d’insécurité. Mais quand on voit l’enfer haïtien, on peut être tenté de trouver nos métiers futiles, nos difficultés insignifiantes, et de douter de notre utilité.

Je n’ai pas de réponse. Mais je sais que la réponse ne se trouve pas dans le fait de troquer la création contre l’inaction ou le découragement. Nous ne pouvons que faire notre boulot avec le plus de conviction et de passion possible. Essayer de créer la beauté, de générer la joie, de provoquer l’émotion et la réflexion, en contrepoids, peut-être, à l’incompréhensible souffrance. Les humains ont besoin de boire et de manger, de se reproduire, et aussi de se représenter. De s’exprimer. Ils ont besoin de l’art pour transcender la souffrance, toutes les souffrances inhérentes à la condition humaine. D’ailleurs, même affamés, assoiffés, terrorisés, les Haïtiens chantent. Nous unissons notre chant au leur.

Marie Gignac


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