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Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges

  Mot de Gill Champagne

J’ai lu ma première pièce de Michel Tremblay à l’âge de 18 ans, À toi, pour toujours, ta Marie Lou, qui m’avait frappé droit au cœur. Depuis, l’univers de cet auteur n’a cessé de me fasciner par la finesse de son observation et par son incontestable faculté d’émouvoir.

Il y a plusieurs années, j’avais fait une adaptation du roman Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges, au Collège Notre-Dame de Bellevue. Lorsque j’ai songé à programmer une saison théâtrale qui donnerait la parole à de grandes femmes de l’Histoire, ce projet m’est tout de suite venu en tête.

Le roman passe au théâtre. Un théâtre qui dénonce, un théâtre qui émeut, un théâtre politique, un théâtre de mémoire : la mémoire d’un Québec pas si lointain. Un théâtre où l’action commence dans la détente et l’innocence et qui se précipite vers la fin, créant ainsi une véritable tragédie où les masques tombent et où chacun se retrouve face à son destin.

Cette histoire, construite comme un album photo qu’on prend plaisir à regarder, nous transporte non seulement dans un quartier de Montréal, mais nous fait voyager au plus profond de notre passé collectif.

J’admire Michel Tremblay parce qu’il donne la place à des femmes.

« Ses personnages, qui devraient ‘’naturellement’’ être bornés, démunis et muets, sont, au contraire, magnifiés par l’écriture. Quand une pièce de Tremblay commence – ou un roman - c’est enfin le moment où les petites gens disent ce qu’ils ont sur le cÅ“ur. Cela sort dru. Â» 1

Les mots sont leur seule défense. Il leur donne la parole et alors, c’est nous qui avons l’impression de la prendre.

« Les deux fillettes [Thérèse et Pierrette] manquent d’amour et d’attention : ici, comme dans le théâtre de Racine, aimer, c’est accorder un regard. Leurs mères ne les regardent pas et elles [les fillettes] ne s’en remettront jamais. Reste Simone enfin ‘’regardable’’ parce que délivrée de son bec-de-lièvre. Elle est la seule dont la mère soit aimante. Â» 1

C’est ici aussi que Marcel, le frère de Thérèse, retrouve son chat invisible, Duplessis.

« […] un récit de Jacques Ferron nous apprend que les nouveau-nés comprennent parfaitement la langue des chats, c’est par la suite qu’ils l’oublient, ce que Marcel refusera de faire… Â»1

Le théâtre est un art d’évocation. En lisant un roman, on s’imagine les couleurs, les sons, les odeurs, les matières. Quand je monte une pièce, je ne veux pas tout donner aux spectateurs. Je veux leur laisser une place. Ils doivent participer, se servir de leur imagination pour comprendre et saisir l’œuvre présentée. Ils deviennent ainsi des acteurs importants de la représentation. Sans eux, le théâtre ne serait pas complet.

Pour Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges, il fallait inventer un espace pouvant respecter tous les lieux que l’on retrouve dans le roman, sans tomber dans un réalisme banal. Le reposoir dont il est question à la fin de la pièce a été la première source d’inspiration. Avec Jean Hazel à la scénographie, nous avons sculpté un décor à la fois sensible et dangereux plaçant ces êtres face à leur destin. Ces figures sont au bord d’un vide, d’un précipice qui souligne leur situation : celle de reculer, de stagner ou de plonger dans l’avenir.

Sébastien Dionne a fidèlement habillé les hommes et les femmes de cette pièce en reconstituant avec minutie les détails des vêtements de cette période des années 40.

Quant aux couleurs musicales conçues par René Champigny, elles ont été inspirées du piano : cette grosse boîte que l’on retrouve chez les voisines invisibles où Marcel, le frère de Thérèse, se réfugie avec son chat imaginaire.

Louis-Xavier Gagnon-Lebrun, pour sa part, a peint toutes ces images d’une délicate lumière.

Je m’agenouille devant toute la distribution qui a réussi à rendre tout en nuances les émotions de ce grand portrait d’humanité.

1NOËL, Francine, Thérèse et Pierrette, et Simone, sont-elles "regardables" ?, introduction à Michel Tremblay, Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1991, p. 7-13.