Olivier Arteau succède à Anne-Marie Olivier

Je ne cacherai pas mon vertige, il est trop imposant.
Wow.
Ma trentaine débute avec panache, ce n’est pas peu dire.

Puisque les mots définissent les structures en place, je préfère humblement accepter le poste de Cohésion Artistique plutôt que de Direction Artistique. Je me plais à imaginer être dans l’artère d’un théâtre plutôt qu’être à sa tête. Je ne serai pas non plus à la barre d’un théâtre, mais je serai la courroie entre les idées et la réalisation d’un objet artistique. C’est dans un esprit d’horizontalité que je souhaite accueillir les artistes, les travailleur.euse.s culturel.le.s, les technicien.nes dans leur maison. Chez vous.

L’époque est au « nous ». Un « nous » polymorphe.

Je me présente devant vous, fiévreux d’un avenir théâtral contagieux.

J’ai un besoin viscéral de mettre en valeur toutes les formes de vie : qu’elles soient identitaires, artistiques, esthétiques ou relationnelles. D’abdiquer un brin à la reconnaissance personnelle que peut offrir ma propre création pour me consacrer vivement aux autres, à ce qui m’échappe. Mettre en lumière toutes les potentialités d’existence dans un monde rongé par les algorithmes, la haine, la peur de l’autre et l’irrémédiable déchéance environnementale. Il faut que ce théâtre, fort d’une histoire de plus de cinquante ans, devienne un lieu de guérison, d’étonnements et de chocs. Un lieu qui provoque des bouleversements autant que des rapprochements. Un lieu guidé autant par l’irrévérence que la bienveillance.


L’avenir a besoin de sororité, de rassemblements, de mise en lumière de la multiplicité des modes d’expressions et d’existences. C’est précisément ce qui guidera ma vision du théâtre de la Capitale pour les prochaines années.
L’époque actuelle est à la pluralité des voix. Il est impératif d’ouvrir nos horizons, de regarder au-delà des frontières habituelles, de fouiller nos angles morts, de lutter ardemment contre nos biais cognitifs en racontant l’histoire des personnes de couleurs, de personnes queer, autochtones, d’individus en situation d’handicap. Iels doivent raconter leurs histoires pour altérer les nôtres. Vivement.
L’époque est aussi à la rencontre, à la confrontation d’univers et de disciplines artistiques : il faut découvrir comment le cinéma peut altérer l’art vivant, comment la danse peut déconstruire notre rapport à la narrativité, comment l’art visuel vient bousculer les codes esthétiques… Il faut que cette institution soit un haut lieu artistique non seulement pour la communauté théâtrale, mais pour les artistes de tous azimuts de la région, n’oubliant surtout pas, la communauté Wendat-Huronne. Il faut que les réalités des uns altèrent celles des autres pour laisser poindre des émergences insoupçonnées.

Chapeauter ce lieu emblématique qui a vu naître des artistes de renommée mondiale et des œuvres phares de notre dramaturgie québécoise est pour moi avant tout une mission de soin. En raison de sa position dans le milieu théâtral à Québec, il est primordial que ce théâtre soit à l’avant-garde artistique, mais il doit surtout faire figure de proue en ce qui concerne les conditions de création, l’employabilité des personnes en situations minoritaires en plus d’être un haut lieu de débats éthiques et politiques. Il faut que cet espace donne l’exemple quant aux normes de travail des artistes, qu’il emploie plus régulièrement des directeurs d’intimité et des dramaturges, qu’il établisse clairement une charte éthique en salle de répétition, qu’il assure un retour au travail plus harmonieux pour les nouvelles mamans, qu’il crée pour la relève de réels espaces de recherche et de création et qu’il bâtisse des ponts entre Québec et d’autres institutions à l’international.

Guidé par le même feu qui a animé Anne-Marie Olivier au cours des 9 dernières saisons, je souhaite poursuivre cette mission artistique à la fleur de l’âge. Je succède à une femme amoureuse des mots, une femme qui nous a fait voir les classiques autrement. Je pense notamment aux Plouffes, à Amadeus, à la Duchesse de Langeais. Une artiste qui a œuvré à rendre visible des œuvres littéraires québécoises importantes comme La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy ou La bête à sa mère de David Goudreault. Elle a mis de l’avant des créations de Québec, je pense notamment à Je me soulève, Bonne retraite Jocelyne et son propre spectacle Venir au monde. Un geste qui questionne la définition même d’un classique, sachant qu’il faut des moyens pour qu’une œuvre puisse être pérenne et s’inscrire dans notre histoire théâtrale québécoise. Il faut donner du temps, de l’énergie aux nouvelles idées afin qu’elles puissent exister. Anne-Marie a également permis à de nombreux.ses artistes de prendre d’assaut pour la première fois le grand plateau, je pense notamment à Maryse Lapierre, Amélie Bergeron, Marie-Hélène Gendreau, Olivier Normand et moi-même. La place qu’elle a donnée aux jeunes artistes est une des priorités à laquelle je souhaite m’engager avec autant de rigueur et d’amour.  Elle a mis le feu à ce théâtre, lui a redonné un souffle contemporain, sans jamais faire d’âgisme. Année après année, le théâtre vibrait par la diversité des créateurs et créatrices qui passait entre ces murs… et, je ne cacherai pas mon vertige de succéder à une humaine si contagieuse, vibrante, une femme qui cherche à susciter des bouleversements en n’omettant jamais d’y intégrer toute la lumière nécessaire. Merci Anne-Marie. Pour ce que tu as fait pour nous, les artistes et le public. Merci pour tout.

Je remercie également mes prédécesseurs, qui ont mené ce théâtre là où il est aujourd’hui : un réel incubateur, un lieu prisé tant par le public que les artistes, un lieu qui a vu se réinventer les plus grandes œuvres nationales et internationales. Merci à vous, Paul Hébert, Guillermo de Andrea, Roland Lepage, Serge Denoncourt, Marie-Thérèse Fortin et Gill Champagne. Quel honneur de me joindre à cette chaîne d’artistes si inspirants. Ça donne le vertige, carrément.

Je veux remercier également le conseil d’administration qui a cru en ma vision, ma quête de soin, ma naïveté aussi. Ce serait mentir de dire que je serai parfaitement équipé pour la suite, mais heureusement, Marc-Antoine, Mylène, Véronic, Laurence, Julie, Janie, Jérôme, Sophie, Marie-Catherine, Savina, Geneviève et Joanie seront là pour rendre possible les plus grandes aspirations des artistes et faire en sorte que la rencontre entre vous, cher public, et les idées les plus inspirantes, se fassent dans la plus grande euphorie.
La saison 23-24 sera concoctée avec minutie avec l’aide précieuse d’une artiste commissionnaire qui sera nommée au cours de l’automne prochain. C’est une dyade paritaire qui portera un regard sur les préoccupations sociales et artistiques de demain. En privilégiant, une fois de plus, le dialogue à la pensée unique.

Cher public, je m’adresse à vous en dernier, car c’est vous, le cœur même de cette institution. Je tâcherai, comme l’indique Carl-Frédéric, d’être d’une douce audace, au service de paroles qui pourront vous ébranler, certes, mais vous émouvoir par leur honnêteté. L’époque est à la transparence, il faudra laisser poindre toujours plus de vulnérabilité, de lâcher-prise. Vous atteindre par le doute plutôt que par la certitude. J’ai souvent peur que l’imagination soit en voie d’extinction et je vous promets, qu’ici, on tâchera d’être utopiste jusqu’au bout, on continuera de rêver… s’armer plus la suite avec toujours plus d’idées, de folies, d’intelligence et d’ardeur.

On se donne rendez-vous l’automne prochain pour l’ultime saison d’Anne-Marie Olivier que je vous présenterai avec exaltation. Je meurs d’impatience de rencontrer chacun de vous, les artistes et le public, vous qui prendrez toustes part à l’avenir radieux du Trident.

Olivier Arteau